Dionysos

Dionysos
03.08.26
Culture

Dionysos

Un marginal parmi les dieux

Associé à l'ivresse sous toutes ses formes, Dionysos est le dieu de la vigne, du vin et du théâtre, mais aussi de la fête, de l'excès et de la folie. Il incarne une puissance paradoxale : celle qui fait naître la civilisation tout en portant en elle la possibilité de son débordement.  

Fils de Zeus et de la mortelle Sémélé, Dionysos est dans la religion grecque polythéiste un dieu à part, avec une place parmi les douze Olympiens qui n’est pas toujours assurée selon les versions de récits antiques. Et pour cause, Dionysos est le dieu de la marge. Lui est à moitié mortel. Et presque toujours ailleurs, en voyage sur la Terre pour y diffuser la culture de la vigne. Par ailleurs, il représente l’ivresse, l’excès et la folie. Son culte propose donc une expérience religieuse totalement inverse aux rituels très ordonnés et codifiés à travers lesquels on honore Zeus, Athéna ou encore Apollon. Avec Dionysos, on se libère des règles : pendant les fêtes en son honneur, les barrières sociales s’effacent, les participants sont invités à atteindre la perte de contrôle et l’on abandonne son identité par le biais du théâtre. 

Bacchus-Michaelina-Wautier"Le Triomphe de Bacchus" de Michaelina Wautier, 1655-1659, Musée d'Histoire de l'art de Vienne

Mais revenons un peu à l’histoire de ce marginal.

Né à Thèbes, l’enfant bâtard est traqué dès son plus jeune âge par Héra, l’épouse officielle du maître de l’Olympe. Pour être soustrait à sa vengeance, il est alors confié à des nymphes vivant dans les montagnes de Nysa (que l’on ne saurait situer précisément aujourd’hui) – d’où l’une des étymologies proposées : Zeus (Dio) de Nysa (Nysos). 
C’est là qu’il grandit et se voit enseigner la culture de la vigne et la fabrication du vin.

Mais la fureur d’Héra ne s’apaise pas. Le foudroyant de sa colère, elle le rend fou. Hébété, le jeune dieu erre alors sans but. S’engage une vie nomade, en Grèce ainsi qu’en Phrygie (à l’Ouest de l’actuelle Turquie) où il rencontre la Grande déesse Cybèle – personnification de la nature sauvage, de la fertilité et de la terre – qui le purifie et lui transmet ses « mystères », autrement dit ses rites sacrés. Guéri de sa folie, Dionysos n’en reste pas moins vagabond. Ses voyages se poursuivent jusqu’en Inde mais, désormais, il n’est plus seul. Un cortège formé de ménades, plus connues sous le nom de bacchantes chez les Romains, et de satyres le vénère dans une transe extatique. Le cortège apporte à toutes les villes qu’il traverse le précieux vin et répand en ces lieux le délire dionysiaque, à l’image d’une épidémie. Car dans ce culte, la folie est le revers du vin. 

BacchusRelief en marbre (27 av. J.-C. – 37 ap. J.-C.) représentant une procession dionysiaque avec Dionysos accompagné d'une panthère à gauche, un satyre au centre et une ménade à droite. Musée archéologique national de Naples.

Cela s’illustre particulièrement bien dans la tragédie d’Euripide « Les Bacchantes » (Ve siècle av. J.-C). Alors que Penthée, roi de Thèbes, refuse l’introduction du culte dionysiaque dans son royaume, il se fait démembrer par un groupe de bacchantes mené par sa propre mère Agavé, qui, en proie au délire dionysiaque, avait pris l’homme pour une bête sauvage. Elle ne comprendra l’horreur de son geste qu’une fois revenue à la lucidité. Un sort comparable était généralement réservé à tous ceux qui rejetaient les enseignements du dieu de la vigne. Et s’il existe de nombreuses variantes du mythe de Dionysos, une constante reste : l’introduction de la vigne s’accompagne d’épisodes sanglants et de malentendus. Le mythe montre ainsi le pouvoir ambigu du vin qui peut donner accès à l’homme à des énergies cosmiques ou au contraire le réduire à un état primitif, selon les conditions dans lesquelles il est consommé.

Le culte de ce dieu, en Grèce antique, était célébré de manière publique lors de festivals appelés les Grandes Dionysies. C’est là, entre le VIe et le Ve siècle avant notre ère, que l’on voit naître le théâtre institutionnalisé, dont Dionysos est également le dieu. Pour mettre en scène les épisodes de la vie de Dionysos, on voit apparaître les jeux de rôle et les masques. Le théâtre permettait ainsi d’offrir une catharsis collective bien encadrée, plutôt que de laisser les citoyens entrer en transe de manière incontrôlée pendant ces fêtes. 

Dionysos-PompeiFresque romaine de la maison des Vettii à Pompéi représentant Penthée en train de se faire démembrer par des ménades.

À Rome, où Dionysos prend le nom de Bacchus, on le vénérait lors de bacchanales (dès 300 av. J.-C.), des fêtes religieuses nocturnes menées en secret par des prêtresses – les bacchantes. Ces fêtes, par la suite étendues aux hommes, sont devenues de plus en plus fréquentes et auraient dérivé en cérémonies subversives marquées par l’ivresse débridée, la transe, l’orgie et les sacrifices animaux. Après dénonciation de ces dérives présumées, le culte dionysiaque, perçu comme menaçant pour la politique de l’État, fut sévèrement réprimé par le Sénat romain en 186 av. J.-C.
S’éteignant progressivement, il disparait définitivement avec la christianisation du monde méditerranéen.


Texte : Ambre Allart