Anne-Lise Broyer

Anne-Lise Broyer - Méditerranée
28.07.26
Culture

Anne-Lise Broyer

La Méditerranée en un seul lieu

Anne-Lise Broyer poursuit depuis plus de vingt ans un travail photographique qui lie intimement littérature et photographie. Elle présente cet été aux Rencontres d'Arles « Méditerranée. Est-ce là que l'on habitait ? », une exposition issue de dix années de voyages autour du bassin méditerranéen. Ce projet au long cours donne également lieu à la publication d'un livre éponyme aux éditions delpire & co.

Comment est née cette série autour de la Méditerranée ?

À l'origine, il y a un voyage à Carthage, en Tunisie, autour de Salammbô de Flaubert. Ce qui m'intéressait, c'était de comprendre comment une œuvre littéraire avait pu nourrir les premières fouilles archéologiques du site. À mon retour, l'exposition prévue n'a finalement pas vu le jour. Je me suis retrouvée avec des images « orphelines », sans projet précis. À ce moment-là, je travaillais sur Georges Bataille et je me suis remise à penser au film Méditerranée de Jean-Daniel Pollet, qui m'avait profondément marquée. Curieusement, les images de Carthage me renvoyaient à cet univers. J'ai alors eu envie de rendre hommage à ce film, qui envisage la Méditerranée comme un seul territoire de mémoire.

Anne-Lise Broyer - Méditerranée

Quel processus avez-vous suivi ?
 

Je me suis appuyée sur la méthode de Jean-Daniel Pollet. Il avait tourné sans scénario préalable, puis construit son film au montage, à partir d'un texte de Philippe Sollers. J'ai repris à la fois son protocole et cette idée de partition. Je suis partie faire mon propre tour de Méditerranée, avec l'ambition de composer non pas un poème filmique, mais un « chant photographique ». Le projet est construit comme un chant, avec des strophes et des refrains. Les strophes sont les rives, les villes, les paysages méditerranéens. Les refrains sont toujours la mer, photographiée de la même manière depuis les différents rivages.
 

Pourquoi ce projet voit-il le jour aujourd'hui ?
 

Tout simplement parce qu'il a fallu près de dix ans pour le construire. J'ai parcouru presque tout le bassin méditerranéen : le Liban, la Tunisie, la Libye, l'Algérie, l'Italie, la Grèce, l'Espagne, le Maroc, Israël, la Cisjordanie… Chaque déplacement a nécessité du temps, des soutiens et souvent des autorisations spécifiques.
À l'origine, le livre devait paraître plus tard, mais sa sélection aux Rencontres d'Arles a accéléré le calendrier éditorial. Le projet n'est d'ailleurs pas totalement achevé : j'aurais aimé poursuivre encore ce tour de Méditerranée. Malgré cela, l'ensemble est déjà considérable, avec plus de cent images dans l'exposition et près de deux cent cinquante dans le livre.

Que raconte votre Méditerranée ?
 

Je ne voulais pas aborder frontalement l'actualité. Mon ambition était de considérer la Méditerranée comme un seul lieu, en abolissant les frontières et les temporalités. Le titre, Méditerranée. Est-ce là que l'on habitait ?, évoque cette idée d'un territoire partagé, traversé depuis l'Antiquité par des peuples, des civilisations, des mémoires communes. La ruine est centrale. Les ruines antiques dialoguent avec celles de notre présent et annoncent déjà celles à venir. Photographier le port de Beyrouth après l'explosion, c'était saisir une ruine en train d'advenir. Mais il ne s'agit pas seulement de destruction : les regards jouent aussi un rôle essentiel. Les statues – photographiées comme des portraits – nous observent depuis l'Antiquité, tandis que les visages contemporains deviennent les figures de demain. D'une rive à l'autre, la Méditerranée forme une boucle où l'on se regarde mutuellement.

Votre travail semble souvent traversé par la question du temps…
 

Oui. Plus que la nostalgie, qui est un mot auquel je n'adhère pas vraiment, c'est le passage du temps qui m'intéresse. J'essaie de saisir un état de bascule, le sentiment qu'une action a eu lieu ou qu'elle est en train de se produire. Face à des réalités complexes, je préfère la retenue aux certitudes. Cette série ne cherche pas à apporter des réponses ; elle interroge. Elle tente d'approcher des questions historiques, politiques et humaines avec douceur, en laissant ouverte la possibilité d'un futur.
 

Comment ce projet est-il arrivé aux Rencontres d'Arles ?
 

Le projet a été proposé par Emmanuelle Kouchner, directrice des éditions Delpire, à l'équipe des Rencontres. Il s'est aussi trouvé en résonance avec la programmation de cette année consacrée à la Méditerranée. Cette double temporalité a permis son inscription. Je suis particulièrement heureuse qu'il soit présenté à l'abbaye de Montmajour. C'est un lieu de pierre, de mémoire, un peu à l'écart, qui dialogue naturellement avec le projet.

Vous avez été impliquée dans la scénographie ?
 

Oui, pour moi l'écriture ne s'arrête pas aux images. Elle se prolonge dans leur agencement, dans le parcours du visiteur. Les Rencontres m'ont laissé une grande liberté sur ce point. J'ai imaginé des cimaises comme un littoral, avec des ruptures, des courbes, des zones plus douces et d'autres plus accidentées. L'exposition se déploie de manière très linéaire, comme un cheminement. J'ai aussi souhaité y introduire une dimension polyphonique. Quatorze poèmes ont été commandés à des auteurs issus des différentes rives méditerranéennes. Sept sont présentés dans l'exposition, comme les pages d'un livre ouvert. Je voulais multiplier les voix et les regards sur ce territoire partagé, sans les réduire aux frontières ou aux enjeux immédiats de l'actualité.
 

L'exposition et le livre entretiennent-ils un dialogue particulier ?
 

Chez moi, tout commence toujours par un désir de livre. Même lorsqu'il paraît après l'exposition, c'est lui qui structure le projet. L'exposition est une manière de déployer physiquement cet espace de pensée. Le livre contient davantage d'images, mais l'esprit reste le même.
La scénographie fonctionne comme une chorégraphie : on avance, on s'éloigne, on revient. J'essaie de créer un mouvement comparable à celui de la lecture. Certains motifs réapparaissent, certaines images font écho à d'autres. Cette répétition construit une mémoire active du projet. Comme le ressac de la mer, elle produit une impression de retour, de déjà-vu, qui accompagne le visiteur tout au long du parcours.

Exposition « Méditerranée. Est-ce là que l’on habitait ? »
Jusqu’au 4 octobre 2026
Abbaye de Montmajour
Route de Fontvieille, Arles

www.annelisebroyer.com
www.delpireandco.com


Photos : © Anne-Lise Broyer
Propos recueillis par Benoît Pelletier